55 hours

55 hours

Il est 22h. Je quitte mon amie Ghenia le cœur lourd, comme à chaque fois que je monte dans ce train.

L’ambiance est lourde. Je trouve ma place. En parcourant le wagon, je me sens seule… je fais partie des 4 ou 5 seules filles à bord, dans un wagon de 50 personnes. Et cerise ! : Je suis la seule « étrangère ». Là tout de suite, quand la porte du wagon se ferme et que mes yeux sont bloqués sur Gen, je me dit « … 55 heures… ça va être long… ». J’observe pas trop les gens autour de moi ce soir-là. Les visages que j’ai aperçus sont froids. Je me glisse sur ma banquette et je m’endors.

Avec la lueur du soleil, l’ambiance qui m’entoure est un peu plus douce ce matin.  Je me réveille déjà avec un nouveau voisin sur la banquette du haut. Celui là non plus n’a pas l’air comode. Pas plus que celui du bas. Le parrain, tu connais ? Il aurait bien cette tête-là. Un peu bel homme, cheveux gris, moustache, un visage marqué par l’âge mais magnifique. Quand il s’assieds, il croise les jambes, et sur ses bras croisés aussi je devine des tatouages de jeunesse. Il est donc entre le parrain et le vieil alcoolique assis devant un hôpital de campagne. Voilà c’est exactement à ça qu’il me fait penser Victor. C’est comme ça qu’il s’appelle.

Mais à ma grande surprise, quand il me fait signe de m’approcher de la tablette pour y boire mon café, c’est une histoire d’amour qui commence. Il m’a eu avec son petit sourire caché derrière sa moustache. Il devient Papi Victor en une fraction de seconde. Il me propose du lait et du sucre pour mon café. Mais moi je l’aime noir et sans sucre mon café. Son lait je le met dans mon thé. On en a ingurgité quelques litres pendant ces 55 heures. Pendant 55 heures on s’est souri, on a rit, on a mangé, on a dormi, on s’est juste regardé vivre, respirer.

Sur nos banquettes, on a rencontré d’autres Russes avec Victor.

Slava. Mon voisin de banquette. 32 ans. A ce que j’ai compris, il est dans la recherche, mais de quoi… nos dessins n’ont pas remportés la victoire de dessiner c’est gagné. Victor, Slava et moi, c’était le trio de choc. On a accueilli sur notre petit territoire, Alexis. Il a partagé ses œufs durs de chez lui et son lard fumé. Voilà, ça c’est bon au petit déjeuner Leelou !

Et dégage-moi tes fausses tomates et ton faux concombre acheté au supermarché. C’est de la merde ça, c’est chinois ! Oui, pas la peine de parler la même langue pour comprendre ça. Victor m’a interdit de manger mes achats et m’a collé sous le nez les tomates et les concombre récoltés fièrement dans son jardin.

Il y avait Nicolaï aussi, dit « killer ». C’est le nom que Slava lui a donné quand on a appris que Nicolaï a travaillé 6 ans dans l’armée Russe avant de devenir chauffeur d’engin sur des projets de pipeline pétrolier.

A chaque arrêt où leur téléphone capte du réseau, Slava et Nicolaï me posent des questions sur leur application google translate. Autant vous dire que nos discussions sont longues. Et c’est génial.

Pendant ce temps, les paysages défilent et je ne compte plus les heures à l’observer. Hier c’était tout plat, de la taïga et des « femmes russes » à perte de vue. C’est comme ça qu’ils appellent les bouleaux. Prononcez « bérioza ». Aujourd’hui c’est vallonné de forêts de sapins et d’arbres qui rougissent. Cette dernière nuit, Slava et moi on a fait la course avec la lune. Accroché à la fenêtre de notre banquette, nos yeux l’ont suivie dans le brouillard de Sibérie.

Au petit matin, j’ai mal au ventre. Va falloir tout quitter. Quitter ce train devenu familier. Surtout les quitter eux. Bien au chaud dans les bras de Victor, il m’embrasse, me fait signe d’y aller, comme un père qui t’encourage pour ta première journée d’école en me disant « Davaï, Davaï ! »

55 heures, c’était pas assez.

 

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